L’expérience de la solitude sur le chemin de la ville mortuaire

Publié le par ind'épendante

Le soleil est couché et nous rentrons enfin à sa guesthouse après avoir fait un tout petit tour sur le marché pour touriste où je n’ai rien acheté sauf un petit truc à grignoter. Vers 20h, je ressens une forte angoisse, celle de me retrouver seule. Une angoisse contre laquelle je voulais lutter, je croyais avoir lutté, en démarrant ce voyage à l’autre bout du monde, mais qui finalement est toujours là. Mais il faut partir. Je monte dans un rickshaw avec… au moins douze personnes (que des hommes), sans bien savoir comment ils tiennent, sachant que j’ai une place tout de même confortable. Je parle au passage avec l’un d’eux, plutôt sympa, Simol, qui apprend le français. A la gare je m’installe au restaurant d’en face car le train arrivera vers 1h, je fais durer le repas, peu appétissant puisque je suis toujours mon « régime spécial ». J’envoie des textos à mes amis indiens de Mumbai, ils me manquent. Ça serait quand même nettement plus drôle de faire ça avec eux. Enfin, ça serait différent. Je vis des choses géniales, et pourtant je suis cette nuit là très mélancolique. Seule. Et je n’ai jamais eu besoin de regarder Into the Wild pour savoir que partir seul à l’aventure dans un lieu désert ça ne rime à rien puisqu’il n’y a pas de partage ni avec les amis d’avant, ni avec des personnes que l’on pourrait éventuellement rencontrer. Mes potes indiens me répondent par des textos rassurants, après tout j’ai de la chance de voyager, alors que je profite pour eux qui sont restés au travail et qui s’ennuient ferme en attendant cette mousson qui se fait désirer. Je finis par aller attendre mon train à 23h.

 

 

Il est à l’heure… enfin presque puisque bien qu’il soit annoncé à l’heure il arrive avec cinquante minutes de retard. Et si les autres jours je faisais preuve de patience, cette fois ci c'était ma résistance physique à la chaleur qui était mise à l'épreuve. Kolkata avait au moins l’avantage d’être au bord de la mer, de connaître des orages d’été, cette fois ci on étouffe, même à une heure du matin. L’humidité chaude envahit mes poumons et m’empêche de respirer. Après avoir tenté de me mettre dans une salle sous les ventilateurs, rien n’y fait, je m’assoie sur le quai car le train est annoncé à l’heure et je guette, mais toujours rien. Je suis presque allongée par terre, je m’imagine déjà faire un malaise si ce maudit train n’arrive pas ! Une fois dedans la vitesse créera de l’air… mais là… Je survis heureusement grâce à l’eau en spray qu’une amie a laissé et que j’avais mis dans mon sac, cela me laisse reprendre mon souffle à chaque petite pulvérisation.

 

 

Le train arrive enfin ! Soulagement ! Je dors quelques heures seulement et me réveille une heure avant pour guetter l’arrivée puisque comme toujours dans les trains indiens, si on ne sait pas lorsqu’il faut descendre, rien ne l’annonce, il faut donc observer et ne pas manquer l’arrêt. Comme le train avait une heure de retard et que la guest house où je vais devait venir me chercher avant, personne ne sera là à mon arrivée ! Encore et toujours seule donc…

L’accueil de Vârânasî anciennement appelée Bénarès n’est pas des plus chaleureux (enfin, sauf si on parle de température bien sur), mais on pouvait s’y attendre… Il s’agit de la ville des morts après tout ! Je le comprends par ailleurs très vite puisqu’à travers les fenêtres du train, peu avant l’arrivée en gare, j’aperçois une vache dont le flan est entièrement ouvert, laissant voir la chair sur laquelle un chien a jeté son dévolu pour son repas. Associé à cette image, une grande légende en lettre d’or clignotante s’inscrit dans mon esprit comme à l’entrée d’un parc d’attraction

 

« Bienvenue dans la cité des morts ».

 

Je ne croyais pas si bien dire car l’accueil ne s’arrête pas là, pour achever de me mettre dans l’ambiance, je me retrouve face à un homme au corps rachitique, allongé, le corps froid et tout juste recouvert d’un linceul. Je passe, entre ce corps sur ma gauche, et l’homme sur ma droite qui observe la scène et écrit quelques mots sur un bout de papier… Constat du décès je suppose. Pour relativiser j’essaye de me dire qu’il est mort à Vârânasî, la ville où tout hindou rêve de mourir un jour. En effet, dans cette ville sacrée, les cendres qui seront jetées dans le Gange permettront à l’esprit de la personne d’atteindre le Nirvana, et donc d’arrêter le cycle des réincarnations. Sauf que si ce pauvre homme n’a pas de famille, et qu’il est intouchable son corps sera jeté sans crémation dans le fleuve, simplement comme ça, pour l’obliger à continuer le cycle des réincarnations car la paix de l’âme ça se mérite !


 

Je prends un rickshaw à 75rs qui me laisse à 15minutes de ma guest house (comme toujours, je me fais plus ou moins arnaquer, que voulez vous, je ne suis pas comme ma coloc, je ne suis pas née avec le sens des affaires !). En même temps, dans les petites rues étroites de la ville, impossible de passer, il faut marcher. Je erre donc avec mon sac à la recherche de ma Guest house, pas si loi que ça si j’avais réussi à retenir les indications du chauffeur correctement. Les rues sont sales, pleines de vaches imposantes, de motos, mais semblent désertes. J’ai l’impression d’arriver après un ouragan et la chaleur me fait oublier qu’il n’est même pas 7h du matin et qu’il est donc normal que la ville soit encore endormie.

 

 

L’accueil est tout sauf chaleureux, dans le noir, on me dit de choisir une chambre moi-même, tout est vide au cinquième étage, le grand immeuble pourtant recommandé par le lonely planet et le routard ressemble à un établissement fantôme ! L’angoisse ! Je refuse la chambre monacale tout juste bonne à se tirer une balle (un lit simple entre quatre murs de 4m2) et je paye donc un extra pour avoir une salle de bain privative et une vue sur le Gange… juste au dessus du Ghât de crémation… dans l’ambiance jusqu’au bout ! Mais quitte à être seule, autant être bien installée, la vue est tout de même superbe ! Je me rendors, traîne un peu dans ma chambre, des étrangers viennent s’installer en face. Vers 14H, toujours un peu la mort dans l’âme, je me rends sur le toit où se trouve le restaurant que j’ai vu à mon arrivée, pour y prendre mon repas en imaginant n’y croiser personne, comme si j’étais en vacances hors saison.

Qu’y vois-je alors ? Deux ou trois groupes de personnes, beaucoup de jeunes étrangers… Je ne suis donc pas seule !!!


 

Petit aparté : Je suis toujours en contact avec le moine de Bodh Gaya, et si j’ai souffert seulement une journée de la solitude au cours de ce voyage pourtant long c’est que l’on n’est jamais vraiment seul sur les routes et qu’il suffit d’être disposé au partage et aux rencontres pour pouvoir toujours s’enrichir et découvrir d’autres voyageurs. Néanmoins, mon petit moine lui, n’a pas eu la chance que j’ai, la solitude, la vraie, il l’expérimente tous les jours. Même lui, qui a fait le choix de se recueillir, de méditer, d’être souvent seul, supporte mal cela. A Kolkata surtout, où il a vécu après mon retour en France, il restait dans sa chambre des jours durant, et le poids de la solitude lui pesait. Car finalement, même les hommes les plus préparés ne sont pas capables de supporter ça.

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