J'avais décidé d'oublier

Publié le par ind'épendante

Photos prises par Cyrille Rouffiat à Mumbai CST (La gare classée par l'UNESCO rendue célèbre dans Slumdog)

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J’avais décidé d’oublier la pauvreté, dès le premier jour, je savais que je ne la regarderai pas en face, je savais que je verrai des mendiants, des enfants, dans les rues et que très vite je ne les verrai plus, qu’ils feraient partis des meubles. J’avais décidé de les effacer du décor plutôt que de trouver ça normal, parce que normal de voir des femmes en haillons tenir leurs enfants rachitiques ça ne pouvait pas l’être. J’avais décidé de ne pas donner parce qu’on m’avait dit que ça n’aidait pas, que c’était pour soulager la conscience mais qu’au final en donnant on se croyait bienveillant et que du coup on n’achetait que son « mieux vivre » à soi, pas de celui à  qui l’on avait donné, parce que lui, le lendemain il serait encore dans la rue à demander à d’autres ce qu’avec bonté, enfin avec culpabilité on lui avait consenti. Et encore, que lui avait on consenti d’autre que de la pitié ?

J’avais décidé de ne pas donner, parce que je voulais les voir comme des humains, pas comme des squelettes à qui j’aurai jeté une pièce pour qu’ils s’arrachent à ma vue, parce que je voulais leur accorder la dignité qui pour moi n’allait pas de pair avec la charité. Mais aussi je l’avoue parce que l’on m’avait dit que de toute façon « ça n’est pas leur rendre service, ils travaillent en bande, les enfants ne recevront pas ta nourriture ils n’attendent que de l’argent pour le donner à ceux qui gèrent les gangs ».

En effet, lorsque j’avais revisionné Slumdog le millionnaire je m’étais bien aperçu que cette histoire de gang était vraie lorsque dans le film les enfants mendient et que je reconnaissais exactement les gestes qu’ils ont tous dans la vraie vie à chaque carrefour où les enfants et les femmes sont placés stratégiquement. Ça me soulageait un peu la conscience de savoir que je ne cautionnais pas ça, que je ne m’étais pas laissée avoir par leur manège.

Mais à force, à force de me féliciter moi-même dans l’amélioration de mes techniques pour ne pas voir, notamment celle consistant à détourner la tête pour faire comprendre que je ne donnerai rien assise fièrement dans mon taxi qui me conduit tranquillement chez moi pour l’équivalent de 12pao (pain indien) qui pourraient nourrir une famille, j’ai vraiment réussi à oublier, ou du moins je suis allée trop loin dans mes excuses pour ne plus voir. Tellement, que je ne veux plus être aveugle.

Pourquoi j’ai craqué :

La première fois que j’ai donné, c’était par faiblesse, cet enfant qui regardait les photos avec Victor, je l’avais vu, et je savais que si je ne lui donnais rien je rêverai de lui. Je lui avais donc donné, mais il n’avait pas voulu de nos roupies si ce n’est en échange de sa rose. La culpabilité l’avait emportée à mon retour chez moi en me disant que maintenant par notre faute il allait peut être avoir des problèmes parce qu’on lui avait donné moins que ce que sa rose coutait et qu’il nous l’avait donné quand même (il ne comprenait pas qu’on lui donne de l’argent pour lui et pas pour sa rose).

Alors depuis je me disais, je ne vais pas leur donner, ils n’iront pas s’acheter à manger, ils vendent juste pour leur « patron ».

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Mais trois choses ont fait que cette semaine j’ai vu :

Premièrement, j’avais commencé à trouver insoutenable le fait d’ignorer des gens, et je regardais les mendiants lorsque ceux-ci ne me regardaient plus, pour ne pas les oublier, parce qu’ils ne devaient pas l’être, mais je ne les regardais pas lorsqu’ils me demandaient de l’argent parce que ça je ne pouvais pas le supporter

Deuxièmement, Cyrille est venu à Mumbai et on a croisé une enfant sur Marine Dr qu’il a prit en photo, elle voulait vendre des étoiles, des baguettes magiques qu’elle aurait du utiliser pour elle cette petite fée. On ne lui en a pas pris, je pensais trop à l’enfant aux roses de Bandra à qui j’avais donné et dont je ne me suis toujours pas remise de ne pas savoir ce qui lui est arrivé

Troisièmement, j’ai lu un article sur mon journal, il parlait d’une enfant de 10ans qui vendait des ballons sur Marine Dr, ça n’est pas la petite sur la photo, mais si ça n’est pas elle c’est donc sa sœur. Sa sœur de misère. Et elle n’avait rien des enfants qui sont exploités par des gangs comme je me dis toujours, elle travaillait pour aider son père, le soir du 31 décembre, pour pouvoir ramener à manger au foyer et si ce n’est célébrer, au moins passer dans la nouvelle année.

Avec ses trois éléments je ne pouvais plus ignorer, parce que mes excuses s’effritaient peu à peu. Et puis ce soir, je suis rentrée chez moi, et comme pratiquement tous les soirs le taxi s’est arrêté au feu du rond point du cinéma Régal. L’arrêt que je déteste parce qu’il y a toujours des mères et leurs enfants, ou des vieillards et parfois des enfants, avec les techniques et la gestuelle des « gangs ». Et je me suis dit « Non je ne donne pas, je sais c’est dur mais c’est comme ça, il ne faut pas que je craque » et la ma pensée est allée trop loin « de toute façon l’argent ça n’est pas pour eux, c’est pour les gangs, et ils les nourrissent après pour les garder en forme »

QUOOIIIII !? Ils les nourrissent pour les garder en forme ? Cette femme est un squelette vivant Caroline ! Comment peux-tu oser apaiser ta conscience en te trouvant l’excuse qu’elle peut « manger le soir à sa faim » !

J’ai arrêté de vouloir oublier aujourd’hui, parce que j’avais déjà beaucoup trop oublié. Certes la plupart sont exploités et en aucun cas un de mes dons ne pourraient les aider. Ça ne pourrait même pas les aider à manger car très souvent ils gardent l’argent pour « le gang ». On ne sait pas qui est une enfant qui travaille pour ramener du pain au foyer le soir du 31 et qui se fera confisqué son butin par son « superviseur ». Et oui donner de l’argent ça n’est pas la solution.

Mais il y a une phrase qui ne m’a jamais parlé et que j’entends pourtant souvent. En constatant mon incompréhension en l’entendant j’aurai du savoir que l’oubli ça ne serait pas le bon remède pour moi. « C’est plus difficile de ne pas donner que de donner »

Et bien pour moi, ne pas donner c’est certes une force de caractère, celle de ne pas plier à la pitié, et c’est effectivement dur. Mais en ce qui me concerne, donner fut encore plus dur. Parce que lorsque je donne ça n’est pas pour oublier, c’est pour voir, lorsque je donne, je me demande à quoi ça va servir, est ce que ça va être utile, mais demain si personne ne fait quelque chose…

Parce que donner c’est laisser la personne m’atteindre, c’est humaniser la misère.

Et je me suis demandée ce que je pouvais faire et je n’ai pas eu la réponse. Aurais je du donner ce gâteau que j’ai eu gratuitement à une conférence de presse et que j’ai égoïstement gardé pour ma mère qui vient dans deux jours alors qu’en traversant le parking comme tout les jours en sortant du bureau je voyais cette famille que je vois tous les jours et que je voulais m’arrêter et le leur donner. Mais à quoi bon, ils sont douze pour un minuscule gâteau, et puis ce n’est pas d’un gâteau dont ils ont besoin. Et bla et bla et au final tu ne t’arrêtes pas.

Que devrais je faire alors, me battre tous les jours avec le taxi pour qu’ils me rendent exactement le nombre de roupies qu’il me doit et pas un de plus ou un de moins et donner ces roupies la aux mendiants ? Oui mais il y a des chauffeurs de rickshaw et de taxi qui vivent aussi dans des slums. (Sans compter que je me bats de toute façon avec les chauffeurs pour la moindre roupie pour d'autres raisons)

Moi j’aimerai parler leur langage, et leur demander ce qu’ils veulent, de quoi ils ont besoin, qu’est ce qui les aideraient, et non pas leur lancer une pièce et m’écarter de leur problème, j’aimerai ne pas être gauche. J’aimerai bien faire et je ne fais rien de peur de mal faire.

Pourtant lorsque j’ai commencé mes recherches pour mon sujet de mémoire avorté sur la bonté j’ai trouvé une phrase qui ne cesse de revenir dans ma tête…

« La plus grande des erreurs c’est de ne rien faire parce qu’on ne peut seulement faire peu » (Sydney Smith)

(Cet article fut écrit avant mon voyage, en rentrant à Mumbai et en discutant avec ma rédactrice en chef hier de tout ça j’ai bien eu la confirmation des « gangs » de Mumbai, puisqu’elle m’a dit que mes critères de reconnaissance des enfants manipulés et utilisés étaient les bons et qu’en aucun cas leur donner de l’argent ne les aiderait. Elle m’a également expliqué que pour avoir tenté de proposer à manger à ces enfants là, ils réclament d’aller à Mac Do et veulent des marques alimentaires, étant exigeant sur ce qu’ils désirent. Elle ajouta cependant que les enfants seuls qui ne réclament pas en bande à des endroits stratégiques de l’argent sont très souvent vraiment dans le besoin. Pour en avoir fait l’expérience la détresse des gens et la nécessité de l’aide aux pauvres dans les rues est également beaucoup plus criante à Delhi qu’à Mumbai et est souvent réelle.)

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LeoleRigolo 25/01/2012 22:35


Caro, Caro, Caro... 

La fin de cet article, entre parenthese, est si decevante.. Tu ecoutes ta redactrice en chef bourgeoise qui t'indique que les momes des rues sont difficiles. Sans deconner? Ca me fait penser a
ceux qui disent que les gitans dorment dans des mercedes ou que ceux qui font la manche habitent dans des T8.. Oui ces momes la crevent la dalle et tu fais bien de le relever.


Je ne vais pas m'attarder sur la derniere partie, c'est un detail.


 


Sur le reste, tu parles sans cesse de Donner, c'est le mot qui revient sans cesse.. mais comme tu le dis, qu'est ce que tu donnes? De l'argent? A quoi bon, ils sont des millions... La generosite
c'est le don de soi, tu travailles dans un journal, tu commences a avoir des contacts et tu dis vouloir faire de la politique. Monte a la tribune, clame l'injustice, fais toi connaitre, ecris,
bataille, interpele..  donne de ton temps, de ta personne et tu te rendras compte que ca vaut tout l'or du monde, que tu seras suivie, aimee, detestee, admiree et qu'au fond tu te battras
pour quelque chose que tu penses juste car 


"Même sans espoir, la lutte est encore un espoir" 

Bonne soiree :)